Novembre 2020

Atteindre la vieillesse, l'ultime consécration pour les Meru

Atteindre la vieillesse, l'ultime consécration pour les Mer

En France, comme dans beaucoup de sociétés occidentales, nous avons tendance à nous représenter le cycle de la vie sous la forme d’une courbe ascendante puis descendante. Après une phase de développement et de maturation continue jusqu’au matin de la vie où l’individu est alors en pleine possession de ses capacités et ses aptitudes, commence une phase régressive qui se poursuit jusqu’à la mort. Dans le cycle de la vie, la vieillesse constitue donc le point culminant du déclin des capacités et de l’être dans toutes ses dimensions.

Difficile de l’imaginer, mais cette représentation n’est pas universellement partagée. Parmi les contre-exemples, il est une société à l’organisation sociale tout à fait particulière dont a rendu compte l’ethnologue Anne-Marie Peatrik à la fin des années 1980. C’est la société Meru au Kenya. Dans l’état des lieux dressé à l’époque par l’ethnologue, les Meru partageaient une représentation de la vie et de la vieillesse très éloignée de la nôtre.

L’image de l’escalier ascensionnel

Dans la société Meru, l’existence humaine suit une trajectoire ascensionnelle, ou plus exactement un escalier ascensionnel avec ses paliers correspondant aux différents rôles sociaux tenus par l’individu au cours de sa vie. Dès lors, vieillir procède d’une trajectoire de bonification continue et graduée, mais une trajectoire qui n’est pas donnée à tout le monde. En effet, le vieillissement chez les Meru est associé à une idée d'excellence et de réussite. Autrement dit, l’âge ne relève pas d’une accumulation d’années qui se ferait indépendamment de nous. Il représente, au contraire, un échelon de la vie que l’on atteint parce que l’on a surmonté et réussi le parcours de vie précédent. Devenir vieux constitue donc un aboutissement !

Est-ce à dire que le vieillissement n’a pas de prise sur les corps vieillissants des Meru ?

Non, les changements physiques et physiologiques font partie des constantes du processus de vieillissement. Alors certes, ce processus ne va pas s’exprimer de la même manière, avec la même intensité, selon les individus, mais aussi selon le type d’environnement dans lequel ils évoluent. Néanmoins, personne n’y échappe complètement. Ce qui est différent chez les Meru, c’est que cette évolution du corps avec l’âge n’est pas ce qui compte le plus. L’individu poursuit son développement tout au long de sa vie et ce n’est qu’aux âges les plus avancés qu’il acquière la compétence la plus aboutie et la plus valorisée socialement, celle de la parole et de l’esprit qui lui permet de tenir un rôle social extrêmement important notamment dans l’initiation des autres membres.

L’apogée du développement humain commence à 65 ans !

Après avoir rempli et occupé les différents rôles qu’un homme ou une femme doit accomplir au cours de sa vie, après avoir réussi toutes les initiations, l’individu accède aux alentours de 65 ans à l’échelon social le plus important en devenant un “Accompli”.

Accompli parce qu’il a réussi à passer toutes les épreuves de la vie, à surmonter les difficultés de l’existence, à échapper à la maladie ou aux malédictions… C’est cette réussite “existentielle” qui lui octroie le droit d’exercer les plus hautes fonctions. Mais aussi parce que ce parcours réussi lui permet d’être au plus près de ce qui représente chez les Meru une sorte d’entité créatrice (Ngaï ou Murungu). Cette proximité avec l’au-delà lui confère alors la puissance de la parole et de l’esprit, des capacités grâce auxquelles il accède à la responsabilité des affaires religieuses et des rites de passage.

Trop vieux pour jouer un rôle

Mourir Accompli au plus près du Ngaï constitue la mort idéale, celle qui survient au bon moment. Elle est ainsi dignement fêtée par tout le groupe social. Mais si mourir vieux est un honneur, mourir trop vieux ne l’est plus vraiment. Car il existe aussi chez les Meru une autre classe générationnelle appelée “sntindiri” ou “ceux qui attendent à ne rien faire”. Ceux-là ne sont pas morts au bon moment ! Ils s’attardent dans l’existence alors que plus aucun rôle social ne leur est dédié. Ce sont des “grands vieillards” qui n’ont plus la force de subvenir à leurs besoins ou de se déplacer, ni même les dents pour s’alimenter.
Atteindre cette catégorie d’âge n’est point un honneur. Leur mort trop tardive ne fait d’ailleurs l’objet d’aucune célébration par le groupe.

Un traitement différencié du "très grand âge"

Ce point est très intéressant car finalement, même dans une société où la vieillesse apparaît comme l’ultime maturation du développement humain, le “très grand âge” pose question au collectif. Il faut dire que la société Meru repose sur une organisation sociale très spécifique en « classes générationnelles » qui évoluent de manière synchronisée entre elles. Ainsi, par exemple, père et fils ne feront jamais partie de la même classe et ne partageront jamais le même statut et le même rôle social. Ce type d’organisation a le mérite de réguler les rapports de force pouvant exister entre les générations dans la passation des fonctions sociales et la transmission du pouvoir. Mais elle implique aussi une régularisation des âges qui passe notamment par un contrôle des naissances. Or les “sntindiri” échappent finalement à cette régularisation sociale en dépassant les limites de l'existence pour le groupe. Dans ces itinéraires de vie extrêmement codifiés, rien n'est prévu pour ces grands vieillards. Ce sont des "survieux" sans fonctions particulières mais dont le groupe va néanmoins s'occuper.

La mise en miroir avec nos propres questionnements autour du "très grand âge" est frappante. Bien que nos cultures diffèrent dans la manière d’interpréter l’avancée en âge, le traitement de l’allongement de la vie soulève néanmoins des interrogations similaires dans les deux sociétés.


Pour aller plus loin :
Peatrik, A.-M. (2001). « Vieillir ailleurs et ici : l’exemple des Meru du Kenya ». Retraite et société 34(3) : 151-165. https://www.cairn.info/revue-retraite-et-societe1-2001-3-page-151.htm
Peatrik, A.-M. (1990). Génération Meru : modes d’emploi une enquête sur les implications écologiques d’un système générationnel Bantou (Meru Tigania-Igembe, Kenya). Thèse de Doctorat en ethnologie. Université de Paris X Nanterre.

Oh vieillir, quelle injustice !

Oh vieillir, quelle injustice !
On ne sait pas finalement où commence la vieillesse. D’ailleurs pour certains sociologues comme Bourdieu, la délimitation de la frontière est un enjeu de lutte sociale [1]. On pourrait aller plus loin en disant que la définition même de la vieillesse relève aussi d’un enjeu de lutte sociale, non pas seulement entre des plus jeunes et des plus vieux, mais plutôt entre des institutions différentes qui proposent une lecture propre à leur univers. Et force est de constater que le regard dominant qui est encore aujourd’hui posé sur la vieillesse est celui du médical avec ce prisme du pathologique.
Or les expériences en lien avec cette période de la vie sont multiples et évolutives et ne peuvent être saisies uniquement via le modèle du déclin et de la dépendance. Non seulement, il y a de la différence dans la manière de vivre son vieillissement, mais même lorsque des déficiences liées à l’âge surviennent, même dans ce cas-là, la vie de la personne, ce qu’elle est, ce qu’elle ressent, ne se réduisent pas à cette caractéristique !

Le vieillissement, un processus inégalitaire

L’âge, malgré son apparente objectivité, est en fait un critère social comme un autre de définition de la vieillesse. Il serait même d’autant plus relatif que nous ne vieillissons pas au même rythme. Le vieillissement est un processus biologique très inégalitaire car il repose sur différents paramètres, génétiques bien sûr, mais aussi pour beaucoup environnementaux et comportementaux. Deux individus nés la même année ne présenteront donc pas les mêmes signes du vieillissement, ou autrement dit, n’en connaîtront pas les mêmes effets au même âge, voire il se peut même qu’ils vivent une expérience du vieillissement complètement différente !
 
Plus encore, le vieillissement est un processus non pas uniforme mais qui va toucher de manière différenciée certains organes et certaines cellules. Autrement dit, à l’intérieur de nous-mêmes, toutes les parties de notre corps ne vieillissent pas au même rythme. Cela est vrai de nos cellules biologiques, mais cela est encore plus vrai du ressenti que l’on a de nous. Certaines parties de notre corps peuvent éprouver les effets du vieillissement sans que cela soit en adéquation avec l’âge que l’on a dans notre tête. C’est la dimension subjective de l’âge.

L’image que l’on a de soi ne suit généralement pas le nombre de ses années. On a tendance à se sentir plus jeune que son âge biologique. On peut être une vieille personne aux yeux de certains et pas pour soi. Comme on peut être une vieille personne aux yeux de certains et pas pour d’autres.

Plusieurs grilles de lecture

Vous l’aurez compris, la compréhension de la vieillesse est fuyante car il existe bien des manières de la saisir. Selon la grille de lecture adoptée, nous en aurons une certaine compréhension, mais qui ne sera pas forcément la même partout. Dans une même société, selon le domaine considéré, on n’est pas vieux au même âge, dans le sport, selon le type de sport, dans le monde du travail, selon le type de poste occupé, selon les institutions également, qu’il s’agisse de définir l’âge de départ à la retraite ou l’âge légal pour l'octroi d’une allocation compensatrice pour la perte d’autonomie… Tout cela varie selon le cadre que l’on prend en référence, un cadre non pas naturel, mais construit socialement.

Être vieux, au croisement du biologique, du psychologique et du social

La vieillesse est une sorte d’abstraction où se mêlent différentes réalités, biologique, psychologique et sociale. Aussi, si le vieillissement en tant que processus physiologique participe à faire de nous une vieille personne, il n’en constitue qu’une dimension. D’ailleurs le vieillissement biologique n’est pas propre à la vieillesse, il concerne aussi les plus jeunes sans que les effets ne se fassent sentir avec la même intensité. Et puis nous l’avons vu, notre corps est complexe et ne vit pas uniformément les effets du vieillissement.
 
Plus encore, nous ne sommes pas passifs face à notre vieillissement. Certains de nos comportements vont nous préserver de l’arrivée précoce de certains de ses effets, d’autres vont nous permettre de compenser les effets négatifs du vieillissement sur notre mode de vie.
 
Par ailleurs, être vieux c’est beaucoup dans le regard des autres, dans leurs attitudes à notre égard, mais aussi dans ces petites remarques sur ce qui est de son âge ou pas, de ces invitations à passer à autre chose de plus adaptée pour soi. Ces projections des autres qui disent ce qu’ils pensent de nous, ce sont des grains de sable qui bousculent néanmoins l’image que l’on a de soi. Je ne suis plus apte à conduire, plus apte à séduire, plus apte à choisir…
 
veronique cayado Véronique Cayado, Docteure en Psychologie, Membre de la Société Française de Gériatrie et Gérontologie (SFGG), Membre et Ingénieure de recherche de l’Institut "Oui Care", 

[1] Mauger, G. (2001). “La jeunesse n’est qu’un mot”. A propos d’un entretien avec Pierre Bourdieu. Agora Débats jeunesses, 26, 137-142.

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